Interview - Jean-Yves De Blasiis : "J’espère qu'Albert Riera va vite s'imprégner de la culture Ligue 2"

23/11 - 21:00 | Il y a 5 mois
Formé aux Girondins de Bordeaux, il a joué avec Bixente Lizarazu, Christophe Dugarry, et aussi avec David Guion au Red Star. Il a aussi entraîné l'équipe réserve des féminines des Girondins. Entretien avec Jean-Yves de Blasiis (50 ans) pour WebGirondins.
Interview - Jean-Yves De Blasiis : "J’espère qu'Albert Riera va vite s'imprégner de la culture Ligue 2"

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WebGirondins : Jean-Yves, est-ce que tu travailles toujours dans le milieu du football ?

Jean-Yves de Blasiis : Non, je ne travaille plus dans le milieu du football, je suis dans le milieu de l'événementiel, dans le groupe GL Events. J'organise des salons dans le milieu de l'industrie. Ça change du football.

Est-ce que le football te manque ?

Le football me manquera toujours. D'abord, il a été difficile de faire le deuil du statut de joueur. Le poste que j'occupe aujourd’hui ne me permet pas de pouvoir entraîner et d'être sur les terrains. Donc, ça me manque beaucoup. Après, j'ai des enfants qui jouent au football. Ma fille évolue en U16 aux Girondins de Bordeaux. De plus, j'ai mon fils qui joue au SAM. Donc, je suis un papa comblé qui regarde ses enfants profiter de ce sport magnifique.

En U16, attention, elle va bientôt être titulaire en équipe première des Girondins (Rires)

Oui, c'est vrai que les circonstances ont fait que la moyenne d'âge a beaucoup baissé sur l'équipe première. Ce n'est pas évident parce qu'il y a beaucoup de jeunes joueuses. Je suis très fier de voir des filles comme Marie Dehri que j'ai pu entraîner et sur laquelle Francisco Fardilha (Directeur technique des féminines des Girondins, NDLR) m'avait dit qu'elle ne pourrait pas être dans un groupe de D1, tout comme Amandine Herbert. Même si c'est difficile, je vois qu'elles sont là. Elles sont dans le groupe. Je suis très fier. Ce sont des filles de chez nous, ça fait plaisir.

“Les infrastructures du club se dégradent”

 

Tu as été entraîneur de l'équipe réserve des féminines du FCGB en 2021-2022. Que penses-tu de l'évolution de la section féminine des Girondins ?

Paradoxalement, il y a des choses qui sont à la fois positives et négatives. Les choses positives, c'est que le club fait de plus en plus appel à des filles qui sont issues du sérail bordelais. La chose positive, c'est aussi l'arrivée d'un Jérôme Dauba aux manettes avec la création du centre de formation. C'est très intéressant et cela va permettre d'avoir une vraie culture de formation et d'élite sur la région Sud-Ouest.

Si aujourd'hui on regarde les filles qui jouent au plus haut niveau issu de la grande Nouvelle-Aquitaine, il y en a quand même beaucoup. Donc, je pense que c'est possible qu'on ne renouvelle pas les erreurs qui ont été faites sur les garçons. Je suis issu de la formation des Girondins de Bordeaux, mais je n'ai pas été un des plus grands joueurs. Par contre, j'ai eu la chance de jouer avec Christophe Dugarry, Bixente Lizarazu. Il y a eu Rio Mavuba, Marc Planus qui ont marqué l'histoire du club. Je pense que c'est toujours possible aujourd'hui. Donc, j'espère que pour les filles, ça sera le cas.

Les côtés négatifs, c'est de manière générale, les infrastructures du club, aujourd'hui qui se dégradent. Je parle des terrains de football. Ma fille, qui est en U16, s’entraîne sur le terrain numéro 7 au Haillan, qui est utilisé par énormément d'équipes, les jardiniers ne peuvent pas faire de miracle. C'est catastrophique. Le terrain synthétique qui était partagé avec la Ligue, il y a d'énormes cratères. J'ai cru entendre qu'il y allait avoir des efforts, des budgets qui seraient mis sur des nouveaux synthétiques, des infrastructures. Je pense c'est très important. Et j'espère que les filles et les garçons, au-delà du centre de formation, vont pouvoir bénéficier demain de terrains dignes du FC Girondins de Bordeaux.

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Vouloir se maintenir aujourd'hui en D1 Arkema avec cet effectif-là, cette jeunesse, est-ce possible ?

On est tous au courant des difficultés financières du club sur les deux dernières années. Les filles en ont subi aussi les conséquences. Ainsi, les joueuses qui étaient internationales et qui occupaient les trois premières places de la D1 Arkema sont parties. On ne pouvait pas les conserver pour des questions financières. Patrice Lair ne peut pas faire de miracle, même s'il y a du talent, même si certaines défaites malheureusement sont très courtes. C'est très frustrant. C'est la conséquence d'une conjoncture au club.

Il faut voir le verre à moitié plein. L'opportunité maintenant, comme d'autres clubs qui le font dans la région, le TFC, Nantes, c’est de bien structurer la section féminine. Même si demain on descend en D2 féminine, ce n'est pas grave. Bien sûr que c'est toujours mieux de rester au plus haut niveau, mais si on est dans un esprit de construction et de reprendre les fondations du club, avec une vraie identité, avec de jeunes filles issues de leur région, c'est toujours plus facile de donner plus quand on sait que dans les tribunes on a sa famille, ses amis. C’est mieux quand on est rassuré quant à l'identité qu'on porte, le maillot qu'on porte, quand on sait d'où on vient. C'est pour moi le plus important et ça ne génère que du positif. Ce n’est pas de la démagogie de dire ça.

Admettons que la section féminine descende en Division 2 à la fin de la saison (elle est actuellement relégable). On annonce déjà les départs des jeunes internationales, Fiona Liaigre, Marion Haelewyn, Maëlle Seguin, etc., avec quelle joueuse Bordeaux va-t-il jouer ?

C'est sûr, ça serait catastrophique si on se fait piller nos meilleures jeunes joueuses au profit d'autres clubs. C'est toujours la même histoire. C'est pour ça que l'opportunité qui est donnée au club, c’est de véritablement faire prendre conscience à ces jeunes joueuses que la vie d'une joueuse et d'une sportive de haut niveau est plus ou moins longue. On voit quand même aujourd'hui qu'une carrière peut s'étaler au-delà de 32, 33, 34, 35 ans statistiquement. Réussir une carrière, demain, et arriver avec beaucoup plus de maturité dans un club comme le Paris Saint-Germain, à Lyon ou même à l'étranger, cela passera obligatoirement par une maturation dans son club formateur.

Donc de jeunes filles qui ont entre 18 et 20 ans, il faut leur faire prendre conscience que partir de la région, dans un autre club, avec une concurrence où l’on est moins connu, c'est un vrai pari. Ça ne veut pas dire que c'est un échec assuré, mais c'est un vrai pari. Effectivement, il y a ce travail-là qui est important de faire de façon positive sur nos jeunes joueuses. Mais il faut les garder.

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Tu as porté le maillot des Girondins, tu es formé aux Girondins de Bordeaux. Comment as-tu vécu la fin de saison dernière ?

Je l'ai vécu avec beaucoup de frustration, parce que je suis attaché à mon club qui m'a tout donné. Au-delà des hommes qui le constituent, j'ai un grand respect pour l'institution. Et quand notre club a failli disparaître complètement et qui, quelques mois plus tard, se retrouve à pouvoir remonter dans l'élite, de voir les événements avec un supporter qui rentre sur le terrain, de voir ce match s'arrêter, même si effectivement tout ne se joue quand même pas sur ce dernier match, mais aussi à Annecy, c'était énormément d'agacement de se dire qu'on loupe une marche qui était juste là. Pour l'avoir vécu au sein du club quand on était redescendu 91-92, qui avait déjà été un premier traumatisme, le club était remonté en une année et était reparti sur des bases plutôt saines avec la réussite qu'on lui connaît après. C’était une vraie renaissance. Et naïvement, je le croyais aussi pour l'année dernière. Il est de la responsabilité de tout le monde, que ce soit la direction du club, que ce soit les groupes de supporters, que ce soit nous aussi les anciens, quand on se dit qu'il faut changer certaines choses, mieux travailler, on n’y est pas encore.

"Il nous faut un entraîneur meneur d'hommes, de caractère"

 

Fallait-il repartir avec David Guion à l’intersaison ?

C'est compliqué. David, je le connais bien. J'ai joué avec lui au Red Star (1997-1999). Je connais son caractère, toujours très calme, très posé, qui peut être très positif. Il finit une année où il rate la montée de rien.

Est-ce que c'était la bonne solution de le garder ?

Aujourd'hui, c'est toujours plus facile de se dire qu'il ne fallait pas le conserver. C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre quand on n'est pas dans le vestiaire. Tant qu'on ne vit pas dans le vestiaire qu'on ne voit pas le ressenti des joueurs, on ne sait pas ce qui s'est passé dans les relations que peut entretenir l'entraîneur avec ses joueurs. C'est très compliqué de savoir si on va avoir l'implication d'un groupe d'une année sur l'autre.

Et on s'aperçoit qu'il y a quand même eu une volonté d'aller chercher de très bons joueurs d'équipes adverses comme Livolant et Weissbeck. C'est quand même des joueurs qui ont prouvé leur niveau. La mayonnaise ne prend pas, n'a pas pris, et ne prend toujours pas pour l'instant. J'espère vite que ça va s'inverser. C'est un pari compliqué quand un entraîneur a réussi d'une année sur l'autre, de dire qu'on ne va pas le reconduire. Ce n'est pas simple comme décision.

"J'aurais préféré un profil plus proche du club et plus au fait des exigences de la Ligue 2 française"

Que penses-tu du choix d’Albert Riera fait par le club pour redresser le bateau bordelais ?

Albert Riera, quand je travaillais en tant que chef de projet marketing, événements spéciaux aux Girondins de Bordeaux, on avait eu l'occasion d'échanger un petit peu. Il était joueur, on avait fait des événements avec lui. C’est quelqu'un de très posé, de très intelligent, d'intéressant.

Après, je suis de la vieille école. J'ai joué beaucoup de matchs en D2 (90 matchs, NDLR). Je connais l'exigence de ce niveau-là, il faut une vraie connaissance et des leviers qui correspondent à la Ligue 2, qui n'a rien à voir avec la Ligue 1. Et il faut s'imprégner de cette culture, qui est une culture à la française. J’espère que Riera va vite s'en imprégner pour pouvoir adapter son équipe et être en réussite.

Quand je dis que je suis de la vieille école et que je suis attaché à ce qui s'est fait, je parle de l'expérience qu'on a pu avoir des années avant, quand on remonte de D2 en D1, c'est quelqu'un du sérail qui est là. C'est Gernot Rohr, il est là depuis longtemps, il connaît les hommes, il connaît le club. Il a un niveau d'exigence qui est le sien. On aime, on n'aime pas. Bon, il avait des joueurs exceptionnels aussi, il faut comparer ce qui est comparable. Mais je crois que ce qu'il nous faut, c'est un entraîneur vraiment meneur d'hommes aujourd'hui, de caractère.

Quand on voit la façon de jouer de l'équipe cette année et de l'année dernière, il y a un gros, gros décalage. Techniquement sur le terrain on le voit, des joueurs qui, défensivement, sont à 2-3 mètres, qui mettent moins d'impact, moins d'agressivité, moins d'enthousiasme, moins de dynamisme.

Il faut que l'entraîneur soit en mesure de communiquer, au-delà de tout ce qui est physique, psychologique et tactique. Aujourd'hui, au football, ce sont des choses avec les analystes vidéo, etc., qu'on maîtrise plutôt bien. Mais psychologiquement, j'aurais préféré un profil plus proche du club et plus au fait des exigences de la Ligue 2 française.

"Les présidents que j'ai connus, Claude Bez, Jean-Louis Triaud, avaient toujours su garder une distance par rapport aux supporters"


La grogne des supporters est en tribune avec le virage nord et le virage sud qui sont en grève des encouragements depuis deux matchs. Qu'est-ce que tu penses de cette réaction des fans des Girondins ?

Je suis très partagé. De ce que j'ai vécu à Chaban Delmas, il y avait un Virage Sud qui était derrière son équipe, qui savait mettre des coups de pression quand il fallait mettre des coups de pression. Ça fait partie du bagage du supporter.

Depuis ce qui s'est passé l'année dernière, je suis partagé parce que je trouve que les présidents que j'ai connus, Claude Bez, Jean-Louis Triaud, avaient toujours su garder une distance par rapport aux supporters et entretenir ce lien fort avec eux. Chacun restait à sa place. Pour moi, c'est très important.

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Jean-Louis Triaud @iconsport

Qu'aujourd'hui, les supporters font part de leur mécontentement en tribune, c'est complètement normal ! Je suis le premier devant ma télé à râler, quand je vois un match de notre équipe où je constate que l'investissement n'est pas au niveau qu'il devrait être. Et encore une fois, on n'est pas dans le vestiaire pour juger techniquement de ce qui se fait et de ce qui se prépare.

Mais on n'a pas besoin d'y être quand on voit des joueurs où l'investissement n'est pas suffisant, en termes d'agressivité, d'implication. Il faut qu'il y ait ce qu'on appelle un dépassement de fonction.

Que les supporters fassent la grève des encouragements à un moment donné et signifient un mécontentement, ça fait partie du panorama, du paysage des supporters. Il faut savoir s'arrêter à la bonne limite.

Il faut savoir aussi prendre conscience de ce qu'est devenu le club, de la position dans laquelle on est, et de se dire qu'il faut rester quoi qu'il arrive, un supporter du club, supporter, pousser, aider. J'ai connu ça quand j'ai joué en Angleterre à Norwich. On n'était pas bien classé. J'ai entendu les supporters siffler. J'ai entendu les supporters se plaindre dans les journaux. Et ils faisaient leur taf de supporters.

Par contre, pendant un match, ils ne nous ont jamais lâchés. Et pourtant, on avait une équipe qui était pas mal. Mais on n'y arrivait pas parce que des fois, malheureusement, il y a un adversaire qui est là. Et je pense qu'aujourd'hui, quand on parle d'unité, il faut être uni pour supporter d'abord l'équipe.

Toujours garder ce point de vigilance où on peut s'exprimer. Tu es le premier à le faire la presse, des micros qui vont se tendre pour donner la parole aux supporters, pour faire part de leur mécontentement, pour mettre le point sur des choses qui ne fonctionnent pas. Ça, c'est très important.

Mais quand on est sur le terrain, quand on est autour du terrain, pendant 90 minutes, voire au-delà du temps règlementaire, c'est de mettre les joueurs en position de confiance. Être exigeant avec eux. C’est un équilibre difficile à trouver. Il faut être garant de cet équilibre-là.

"Sur la culture du club elle-même, la culture bordelaise, la culture du FC Girondins de Bordeaux, j'ai du mal à me reconnaître dans ce président-là. Mais est-ce que je suis en droit, moi, de lui reprocher ça aujourd'hui ?"

 

Bordeaux a été racheté en 2021 par l'homme d'affaires Gérard Lopez. Comment juges-tu l'évolution du club ?

C'est une sorte de paradoxe. Je n'ai jamais eu l'occasion de pouvoir discuter avec Monsieur Gérard Lopez en tant qu'ancien joueur pro du club, en tant qu'ancien salarié quand j'ai fait ma reconversion, en tant qu'ancien entraîneur, même si pour moi ça ne fait pas de différence, mais c'était de la section féminine. Il n'y a jamais eu d'échange, de discussion sur son état d'esprit quant à son véritable positionnement depuis le rachat du club.

Il faut aussi constater qu'il est là, qu'il a trouvé des fonds, qu'il a sauvé le club, que cette année, il a réinjecté de l'argent. Donc il y a cette réalité financière. Pour l'instant, il tient quand même le club à flot. Les salaires sont payés, le club est là. Il y a une opportunité pour que l'équipe première puisse avoir des résultats.

Sur la culture du club elle-même, la culture bordelaise, la culture du FC Girondins de Bordeaux, j'ai du mal à me reconnaître dans ce président-là. Mais est-ce que je suis en droit, moi, de lui reprocher ça aujourd'hui ? L'implication des anciens, des gens très attachés au club, ce n'est pas toujours un danger pour un président qui vient de l'extérieur. Ça peut être aussi un point d'appui très fort.

J'espère tout simplement qu'il sera toujours vigilant à ce que le club, même si on devait s'installer pour quelques années en Ligue 2, ne perde pas cette culture bordelaise, ne perde pas sa culture dans le territoire, c'est très important. Et il y a des ressources énormes dans le territoire dont on peut se servir. L'herbe n'est pas toujours plus verte ailleurs. Ce n'est pas vrai. Et même si c'est un travail à long terme, je pense qu'il y a des forces vives dans ce territoire qui doivent être utilisées à bon escient et sur lesquelles on peut s'appuyer.

N.P