Entretien - Élie Baup : “La réactivité d'un entraîneur en cours de match c'est une nouvelle donne professionnelle"

11/09 - 12:45 | Il y a 10 mois
On ne présente plus le parcours d’Élie Baup (68 ans) dans le football français. Ce passionné de ballon rond, de management et de tactique a répondu aux questions de WebGirondins. Il livre son œil avisé sur l’évolution du métier d'entraîneur avec un focus sur les Girondins.
Entretien - Élie Baup : “La réactivité d'un entraîneur en cours de match c'est une nouvelle donne professionnelle"

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WebGirondins : Elie, est-ce qu'aujourd'hui le football est présent dans votre quotidien ?

Élie Baup : Le football est présent dans mon quotidien par le fait de suivre l'actualité à travers les médias et de participer parfois à des débats à la radio, à des rencontres à la télé. J'ai fait une émission, c'est assez rarissime, mais de mon côté je regarde les matchs, je vais dans les stades. Je dois être au tournoi de Limoges ce dimanche où il y a les U18 de la France, l’Angleterre, l’Espagne et le Japon. Je suis ponctuellement présent à certains événements de foot et je regarde aussi les matchs à la télévision.

Êtes-vous toujours disponible pour un projet dans un club, dans le football , est-ce quelque chose qui vous intéresse ?

C'est toujours intéressant de se lancer dans un projet quand on a vécu toute sa vie dans ce milieu. On a du mal à décrocher, on ne décroche pas vraiment. Après, il n'y a pas chez moi de frustration. S’il y a quelque chose tant mieux, si ça ne vient pas, je ne vis pas dans le passé. Je vis dans le présent avec ce que je vois. Je m'intéresse beaucoup au travail tactique des entraîneurs.

Par exemple, je m'intéresse beaucoup aux entraîneurs étrangers qui sont venus en Ligue 1. Ils ont des approches avec des jeux de position, avec du pressing, avec de la possession, avec des systèmes qui bougent, car on a été dans des systèmes figés, tout ça m'intéresse. Ça m'intéresse d’observer l'évolution du foot, et de voir ce qu’amènent des entraîneurs étrangers au football français.

Vous trouvez que ça permet au football français et aux entraîneurs de se renouveler ?

Lyon par exemple est en train de chercher à remplacer Laurent Blanc, cela va être sûrement un entraîneur étranger, on parle de Graham Potter. C’est la même chose à Nice, Monaco, Marseille, Paris bien sûr, Lille. On voit que la position des entraîneurs français a régressé. C'est dommage parce que l'entraîneur français est bien formé, souvent c'est un formateur. Il faudrait lui faire confiance. Autant c'est intéressant de voir les idées qu'apportent les entraîneurs étrangers, pour autant ça ne veut pas dire que ça marche.

La preuve à Monaco où il y a beaucoup d'entraîneurs de classe mondiale qui ne font qu'une saison comme à Paris. Ce qui est bien, c'est d'observer ce que font ces entraîneurs. Par exemple, le travail de Luis Enrique c'est très intéressant de voir ce qu'il fait. Mais d’un autre côté, il faut donner la chance aux jeunes entraîneurs français qui sont souvent habitués à gérer des jeunes, à faire progresser des groupes. Parce que le foot français, il sert aussi à former, et il a toujours été la manière de faire rentrer de l'argent dans les clubs afin d'avoir une stabilité financière.


"Bordeaux est une équipe qui se reconstruit et qui redémarre une feuille blanche"



Avec 3 mois de recul, qu'est-ce qu'il a manqué selon vous à Bordeaux pour monter en Ligue 1 ?

La montée c'est un labeur de tous les jours. Ils ont fait un parcours des plus intéressants, on y a cru toute la saison. Puis, il y a eu ce match à Annecy qui a été le tournant. Après, le match à domicile contre Rodez c'était un peu l'énergie du désespoir. Ça a mal tourné, mais ce n’était pas évident d'y arriver même s'il y avait un résultat positif. Il a manqué cette avant-dernière marche pour un bon résultat à Annecy. Mais le parcours de l'équipe était conforme à l'idée de monter. Cela s’est joué à rien du tout.

Lors de cette intersaison, le club a décidé de renouveler la moitié de son effectif de titulaires. Qu'est-ce que vous pensez de cette stratégie d'aller chercher des joueurs plus aguerris et moins de jeunes de la formation ?

Il y a moins de jeunes formés aux Girondins. Il y a surtout les Weissbeck, Livolant, Vipotni... Si je regarde l'équipe, il n'y a pas beaucoup de joueurs qui sont au club depuis longtemps : Michelin, Ignatenko, Davitashvili, Straczek c'est un gardien, mais il n'a pas beaucoup de matchs. C'est une équipe qui se reconstruit et qui redémarre une feuille blanche. Est-ce que ceux qui étaient là l'année dernière n’ont pas mal vécu la saison pour ne pas avoir la force pour se relancer et rejouer la montée ? La difficulté c'est que pour monter en Ligue 1 il faut faire un bon début de saison. L'équipe qui a pris les points dès le départ, elle a souvent été dans le coup à la fin. Donc là il ne faut pas perdre trop de points. Il faut être devant dès le départ.

Justement, je me souviens que vous nous aviez parlé de la règle des tiers dans une émission sur notre WebGirondins il y a plus de deux ans. Un tiers de recrues, un tiers d'anciens, un tiers de joueurs du centre de formation pour composer son groupe. Est-ce toujours d'actualité ?

Je me demande si aujourd'hui cette règle est encore d'actualité dans le football. Je ne sais pas, je dis ça parce qu'il y a le trading. Normalement oui pour la structure d'un club, la pérennité, la stabilité. Tout le monde va derrière ça. Aujourd'hui, c'est le trading, on achète, on vend, on compose. Et en même temps, on espère avoir des résultats, mais c'est très dur. Pour l'entraîneur aujourd'hui, il a une capacité d'adaptation à avoir. Et surtout, il faut aller vite, même si ce sont de nouveaux joueurs. Il ne faut pas être figé sur des idées. C'est une règle.


"Il y a encore plus de travail pour l'entraîneur en cours de match"


 

Ça veut dire que l’entraîneur doit être prêt à changer son fusil d'épaule en termes de système ou d’organisation au bout de 2-3 matchs par exemple ?

Oui exactement, il faut avoir une capacité d'adaptation permanente. Ensuite, analyser le jeu et avoir la possibilité de changer même en cours de match. Par exemple, une équipe comme Bordeaux avec tous ses nouveaux joueurs et l'objectif de la monter, mettre en place des idées sur le même système, en se disant qu’on va acquérir ses automatismes, qu’on va acquérir ce fonctionnement au fil des matchs, qu’on va essayer de bien comprendre ce que demande l'entraîneur, et d'avoir des résultats un peu plus tard, c'est difficile.

Il faut avoir des résultats de suite. Il faut être pragmatique et bouger les lignes en fonction de ce qui se passe sur le terrain. De plus, je pense qu'aujourd'hui, il y a encore plus de travail pour l'entraîneur en cours de match. Auparavant, le travail de l'entraîneur c'était avant le match, la semaine. On a une vision de l'équipe, de l'idée par rapport à l'adversaire, de ce qu'on va faire, la forme de pressing, de contre pression, de transitions quand on perd le ballon, etc. On a des idées qui reviennent par rapport au groupe, aux joueurs.

Mais en cours de match, il se passe des choses, et il faut que les joueurs soient prêts à changer, les entraîneurs aussi. On le voit, des équipes vont se retrouver avec trois défenseurs centraux en cours de match alors qu’elles étaient parties à quatre. Au milieu, ils inversent, et il y a des milieux qui se retrouvent plus près des attaquants. On occupe différemment les couloirs, etc. En permanence, il y a une réflexion par rapport à l'espace et au temps qui fait que les joueurs ne doivent pas être figés sur un système de jeu.

Est-ce que ça veut dire qu’il faut des joueurs qui s’adaptent vite, et qui soient plus intelligents tactiquement ?

On peut changer des joueurs. Mais, c’est là qu'il faut se poser la question en changeant beaucoup de joueurs. Il faut que ces joueurs aient une grande réflexion tactique, et des réponses situationnelles de position par rapport au jeu. Plus que de se dire, lui c'est le numéro 6 type, lui c'est un box to box, lui c'est un axial, là c'est un défenseur axe gauche, axe droit, etc.

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Elie Baup finale de la Coupe de la Ligue 2002 Lorient-Bordeaux au stade de France
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Cela signifie que les joueurs doivent être plus polyvalents, c'est ça ?

Oui, aujourd'hui un joueur doit être capable de jouer sur deux lignes, pas que sur deux postes. On l'a déjà connu, c'était un peu dans la formation d’avant. Par exemple un défenseur central pendant quelque temps on le mettait arrière latéral, un milieu de côté on le mettait dans l'axe. Mais il était toujours un peu dans ces notions défenseur, milieu, attaquant. De la même manière, un attaquant pour le faire travailler dans la formation, on le mettait à droite, à gauche, dans l'axe, c'était formateur. Et en cours de match, après quand il passait en pro, il était utilisé dans un des deux postes.

Aujourd'hui, c'est par rapport à la hauteur aux lignes, il faut être aussi capable d'être parfois un milieu même si l’on est un défenseur. Il faut être une forme de soutien d’attaquant, d'attaquant si on est un milieu. C'est là que la déstructuration du jeu, le progrès avance.

Par conséquent, l'entraîneur avec cette évolution ne peut pas travailler seul, il doit être assisté en moyens et en hommes, c'est bien ça ?

C'est là le gros travail que vous voyez au plus haut niveau. Tout ce qui est filmé à l'entraînement, tout ce qui est redit, répété, remontré, individualisé. Les grosses équipes ont 5 ou 6 personnes qui font des vidéos, qui font des analyses. Au bord du terrain, il y a un gars sur un ordinateur avec des caméras qui filment l'entraînement. C'est devenu des bases de données, et en même temps le recrutement doit être ciblé sur des joueurs capables d’apporter ces réponses. C’est complexe.


"Les Girondins ont déjà brûlé un joker"



Quel regard portez-vous sur le début de saison des Girondins de Bordeaux après 5 matchs ?

Il y a cette défaite contre Auxerre. De manière globale, on associe les Girondins à la remontée. Déjà, un joker est brûlé sur le début de saison. Je me trompe peut-être. Ce n’est pas fini. Caen espère monter et a pris l’entraîneur qu’il fallait pour monter (J-M Furlan), mais l’an dernier il voulait aussi monter.

Quels sont les bénéfices pour un club de faire monter des joueurs du centre de formation en équipe première ?

Je pense qu'un club viable, malgré le trading, toutes ces entités financières, des fonds d’investissement, pour avoir une vraie identité, une adhésion, il a besoin de sa formation. Parce qu'un club c'est aussi tout le public, tout ce qu'il y a autour, tous les médias locaux, tous les médias extérieurs . Pour avoir cette dynamique-là, il faut s'identifier, il faut avoir à partager des choses. Avec les jeunes, c'est toujours bien, parce qu'on les voit en réserve, des fois on les voit monter. Ils ont l'amour du maillot, c'est naturel, c'est le club qui les forme, ils font partie de l'identité.

Ça, il ne faut pas le perdre, je le répète tout le temps à propos du foot français, c'est quelque chose qu'il ne faut surtout pas perdre, c'est l'identité de tous les clubs français. Il faut qu'il y ait des jeunes qui montent, qui jouent, même s’ils jouent après en Allemagne, en Angleterre, en Italie. Puisque la France, après le Brésil, est le deuxième pays exportateur de joueurs professionnels. Donc on est habitué, et c'est les formateurs français, la formation française qui est en avant. Il ne faut surtout pas perdre ça. À Bordeaux, la formation est toujours conséquente, c'est un bon centre de formation, c'est une belle image. Il faudrait que, même s'il y a du trading, des ventes, il faut que derrière il arrive des jeunes tout le temps. Ça ne m'intéresse pas à un club qui n'aurait plus de centre de formation.

Sans solution rapide, David Guion est-il en danger selon vous ?

En fonction des objectifs, des résultats, même s'il y a la gestion, s'il y a l'amour du groupe pour l'entraîneur, les dirigeants aujourd'hui sont dans la gestion des résultats, donc il faut s'attendre à tout. On le voit, il n'y a personne qui peut échapper à ça. C'est pour ça que je dis que la formation d'un entraîneur, la réactivité d'un entraîneur, la capacité en cours de match à changer des choses en fonction du groupe, c'est une nouvelle donne professionnelle. Je ne parle pas de la formation, c'est de la stabilité, c'est des apprentissages, des principes de jeu, des idées. Mais dans la gestion d'une équipe en quête de résultats, tout le monde est en quête de résultats, d'objectifs qui sont fixés en fonction de l'équipe, l'entraîneur doit avoir cette réactivité. S'il ne l'a pas, il a intérêt à avoir des résultats, sinon il sera changé, c'est sûr.

N.P


BONUS

Nous vous proposons un podcast en bonus de cet entretien qui vient compléter l'interview avec Elie Baup. Nous avons continué à échanger sur le jeu, l’évolution du métier d'entraîneur et la bonne l'utilisation de la data en cours de matchs. Elie Baup donne sa vision de l’évolution de ce métier, sa complexité et son exigence. Merci à Élie Baup d'avoir autorisé la publication d'extraits de nos échanges en audio. Bonne écoute.